Le Sceptre de la Nuit

   Mais au pays où régnait le froid, le soleil, même Jalis aux puissants rayons, disparaissait bien plus tôt que de coutume et la nuit les surprit à cheval, ignorants encore de la distance à leur but.
    - Quelqu'un peut-il créer artificiellement du feu, de façon à continuer notre chemin à la lueur des torches ?
   Noor ne répondit rien, mais Sirane le sentit frotter doucement son Anneau des Sortilèges. Brutalement, une boule de feu apparut devant eux, semblant les attendre comme pour les guider vers le milieu des glaces. Sircor la suivit de son plein gré, mais la lumière était encore trop insuffisante pour qu'ils puissent y voir vraiment clair et les chevaux, qui trébuchaient déjà souvent à cause de la neige et de la glace, glissèrent encore plus qu'auparavant, défavorisés par le ciel sombre et le manque de lumière. Plus d'une fois, Noor et Sirane faillirent être jetés à bas de leur monture que la double charge n'avantageait pas. Sans prévenir son frère, Sirane reprit sa propre jument blanche qui, plus reposée, marchait d'un pas plus sûr. Ainsi guidés par la boule de feu, ils évitèrent le risque redoutable de se perdre et atteignirent leur but assez rapidement. Sirius décida que l'un d'entre eux plongerait le lendemain. Actuellement, il était temps de dormir. Le jeune homme resta éveillé toute la nuit, car il se souvenait de la rumeur qui prétendait qu'une sorte d'ours polaire résistait suffisamment au froid pour pouvoir vivre aux alentours d'Hydranis, protégé par la déesse de l'eau et, implicitement, par la déesse du froid, Fersky. Cette nuit-là, il n'eut pas le loisir de vérifier si la rumeur était vraie, car tout était très calme. Sirius sommeillait de temps à autre pour être reposé le lendemain. Il sentait qu'il devrait montrer son courage... La plupart du temps, il était assis auprès du feu, les yeux à moitié clos pour les reposer de la brûlure de la neige. En face de lui, Sirane dormait, les lueurs sanglantes du feu dansant sur sa fourrure. A côté du jeune homme, Chantelys, sur qui veillait Sircor.
   Soudain, une plainte sourde fit se dresser l'oreille exercée du jeune homme. Il se tint sur ses gardes, prêt à agir. Quand il l'entendit de nouveau, il en localisa sans peine l'origine : c'était Chantelys ! Sans doute la jeune prêtresse faisait-elle un cauchemar. Il fronça violemment les sourcils, hésitant visiblement sur la conduite à tenir. Mais les gémissements de la prêtresse s'amplifiant, il prit sur lui de la secouer par les épaules. Dès qu'elle ouvrit les yeux, elle s'accrocha à lui désespérément.
    - J'ai eu une vision ! Je courais comme si un danger me menaçait et soudain, vous vous êtes dressé devant moi, terrifiant, l'épée à la main. Vous vous êtes interposé entre mon poursuivant et moi. Après quelque temps d'un combat acharné, vous aviez une plaie béante au ventre, mais vous combattiez toujours. Curieusement, cette blessure ne vous avait pas été infligée par votre adversaire. Autour de vous, la neige était rougie de votre sang. Et moi, j'assistais au combat, impuissante, comme retenue par une force supérieure.
   Sirius resta étrangement silencieux. Son étreinte se fit plus rassurante, mais Chantelys sentait le tremblement contenu qui l'agitait.
    - Je sais, Vénérée, fit-il doucement. Je sais ce qui m'attend.
    - Vous avez dit que vous étiez maître de votre destin !
    - Moi ? Oui, j'ai dit qu'on était maître de son destin, mais je ne le suis pas du mien. Je n'ai eu que la liberté de choisir entre deux voies : le déshonneur ou la mort. Je préfère une tache de sang à une tache de boue. De toute façon, qu'importe le chemin, la fin sera la même. Notre vie ne sert que de leçon une fois que l'on est mort. Dormez, Vénérée. Demain sera un autre jour.
    - Mais... votre sang sur la neige... c'est ici, certainement...
    - C'est de la glace ici, pas de la neige, fit Sirius avec ce qu'il espérait être de l'humour. Rassurez-vous, la neige souillée de mon sang n'est pas pour demain. Vous la verrez, oui, mais beaucoup plus tard.
    - Vous rappelez-vous, dans la forêt, quand je vous ai dit que j'avais vu la mort au bout du chemin ?
    - Oui. J'ai su qu'elle venait pour moi. Je l'ai su immédiatement et l'oiseau flamboyant m'a fortifié dans ma certitude. Qu'importe ! Je sais ce que je fais et pourquoi je le fais ; c'est tout ce qui m'intéresse.
    - Il y avait encore autre chose, reprit Chantelys, hésitante. Pendant toute cette scène, j'entendais une musique, que je ne connais pas, mais qui m'était cependant étrangement familière. Ecoutez.
   La voix pure de l'elfe fredonna un air que Sirius reconnut immédiatement : c'était l'air de son passage favori du Chant des Aventuriers, composé par Edlana, la poétesse-elfe. Il savait qu'il ne l'avait jamais chanté à Chantelys. Il avait bien chantonné un couplet de cette ode un soir, dans les Plaines Infernales, mais il s'en souvenait très bien, c'était le refrain qu'il avait chanté.
    - Vous reconnaissez ?
    - Oui, fit Sirius d'une voix sourde. C'est la musique d'un chant qu'Edlana a composé spécialement en l'honneur de mon grand-père, sur les aventuriers. C'est un chant très long, que j'ai su par coeur, il y a bien longtemps.
    - Pouvez-vous me le chanter ?
    - Oui, mais je ne le ferais pas dans l'ordre. Je ne connais maintenant que mes couplets favoris. Je commencerai par le passage que j'avais fredonné dans les Prairies Infernales.
   Chantelys s'assit confortablement, ses bras entourant ses genoux et ouvrit tout grand ses oreilles en pointe.
    - Voici ton hymne, ô aventurier,
   Toi, l'élu des dieux justiciers !
   La solitude est ta compagne de souffrance,
   Comme la malédiction est celle d'errance.
   Debout au milieu des syzygies,
   Tu restes seul, l'insoumis.

   Quand triomphent les forces occultes,
   Quand le côté noir exulte,
   Quand les lèvres ne connaissent plus que les insultes,
   Seul contre tous, tu surgis du tumulte,
   Toi que jamais rien ne rebute,
   Même si plus dure sera ta chute.

   Tu erres éternellement, sans peur,
   Car tu es le vent, celui d'ailleurs ;
   Si ton premier mot fut loyauté,
   Le second fut liberté :
   Elle coule dans ton sang,
   Le rendant toujours plus ardent.

   Debout dans la solitude nocturne,
   Tu te dresses, immense et taciturne,
   Et tu regardes le soleil briller,
   Et tu regardes la lune pleurer,
   Oh, vagabond des dunes,
   Voyageur des brunes.

   Et tu as toujours présent à l'esprit
   Le visage de tous tes ennemis,
   Car jamais ton coeur ne connaît l'oubli.
   Mais il se souvient aussi de tes amis,
   De ceux qui partagent tes rêves insoumis
   Et tes chevauchées vers les mondes infinis.

   Sur ton passage, les gens s'écartent vivement,
   Comme si tu étais un cadavre ambulant.
   Impavide, tu reçois leur anathème,
   Le visage impassible, le coeur blême.
   Que leur importe, à eux, la beauté de ton âme,
   La simplicité de tes rêves, la pureté de ta flamme !

   La voix de Sirius, qui était d'une douceur inhabituelle, s'éteignit sur ces dernières notes.
    - Je suis désolé d'en avoir oublié la plus grande partie, s'excusa-t-il. Vous auriez pu constater par vous-même l'ampleur de ce chant.
    - Il est visible qu'Edlana éprouvait beaucoup d'admiration, sinon d'amour, pour Ukkraq. Elle décrit merveilleusement la réaction des gens face aux aventuriers et surtout la solitude que vivent ces derniers.
    - N'oubliez pas qu'elle était elle-même une aventurière, comme Kitiara.
   Evoquer le nom de la jeune guerrière lui fit penser à autre chose. Il tourna les yeux vers Manipur.
    - Manipur est vraiment un cheval de grande valeur, dit-il. Edwynn le Chagaye, qui se plaint toujours de la médiocrité de ses montures, serait véritablement ravi d'avoir un tel destrier ! Mais est-ce un cheval d'aventurier ?
   Chantelys se rapprocha de lui.
    - Cessez de dire des bêtises, gronda-t-elle gentiment. Les aventuriers ne sont pas des chiens galeux. Ils ont droit au meilleur, comme tout le monde.
   Sirius eut un sourire amer et, au pli de ses lèvres, Chantelys comprit qu'il avait souvent été traité ainsi qu'il l'avait chanté. Elle tenta de détourner le sujet.
    - J'ai beaucoup aimé ce chant. Mais pourquoi accompagnait-il ma vision ?
    - Sans doute aurai-je le courage de le chanter à ma mort, répondit Sirius sans trop faire attention aux paroles qu'il disait. Nous sommes tous un peu fous dans la famille.
   Chantelys le prit par les épaules.
    - Je ne veux plus jamais vous entendre dire cela ! Vous n'êtes pas fou ! Vous êtes le meilleur homme que j'ai jamais rencontré de toute ma vie !
    - Je ne crois pas que vous en ayez rencontré beaucoup, fit Sirius avec un sourire figé. Allez dormir, Vénérée. Demain, nous affronterons Hydana !
   La jeune elfe, dissimulant les larmes qui menaçaient de perler à ses cils, effleura la joue dure de Sirius de ses douces lèvres et s'allongea par terre. Le jeune guerrier l'arrêta par le bras et déposa un baiser sur le front pur de la prêtresse. Chantelys se blottit contre lui sans plus pouvoir s'en empêcher.
    - Vous semblez avoir froid, Vénérée, remarqua le jeune homme d'une voix tendue.
   Elle le regarda avec stupéfaction : n'avait-il donc rien compris ? Si, il avait compris, l'éclat inhabituel de ses yeux fauves le lui disait. Il essayait juste de se cacher la vérité. Elle appuya sa tête sur l'épaule de Sirius et ferma les paupières. Le jeune homme murmura doucement :
    - La vie attend, amour ;
   Moi aussi : souviens-toi
   Que la mort attend toujours
   Au bout de tes doigts.
    - Encore un, fit Chantelys à voix basse.
    - Quel que soit ton serment, amour,
   Il ne durera pas toujours.
   Tu le trahiras fatalement
   Et la mort t'attendra au tournant.

   Chantelys avait fermé les yeux et sa respiration était devenue régulière. Devant Sirius, le feu s'était éteint et seules quelques braises rougeoyaient encore.

   Le lendemain, aucun ne semblait prêt à plonger dans les eaux glacées d'Hydranis. Sirius eut un sourire ironique et enleva sa tunique de fourrure. Debout dans le vent mordant, il regarda les autres avec fierté et ce fut alors que Noor et Syrils aperçurent pour la première fois la marque de l'Errant sur son épaule, laquelle avait sans cesse été cachée par Chantelys, par sa tunique ou par l'ombre. La jeune guerrière étouffa un léger cri, mais son casque cachait ses pensées. Noor fit entendre un petit sifflement. L'elfe vint à Sirius.
    - Vous n'allez pas plonger ?
    - Vous avez une autre idée ? répondit Sirius, sarcastique.
    - Je... je vous le défends !
    - Non, Vénérée, ne jouez pas à ce petit jeu avec moi. Personne d'autre ne plongera et je crois vous avoir dit que je savais où se trouvait Hydranis. Je serais désolé de vous abandonner avant la fin de ma mission auprès de vous, aussi vais-je m'efforcer de revenir.
   Noor s'approcha de Sirius.
    - Je voudrais vous dire combien j'admire votre courage, d'une part pour oser aller nager dans des eaux aussi froides et d'autre part, pour rester à bavarder dans un vent digne du blizzard.
    - Vous avez raison. Je vous confie Sirane et la Gardienne. N'en profitez pas, mon fantôme serait furieux et je crois qu'il est pire que moi quand il est en colère !
    - Comment avez-vous l'inconscience de plaisanter dans des circonstances pareilles ? murmura Chantelys, les yeux emplis de larmes.
    - Ne pleurez pas, Vénérée ; vos larmes vont geler.
   Il déposa un baiser sur le front de Chantelys, se retourna et plongea dans le même mouvement.
   Sirane se jeta en avant et tomba à genoux au bord de l'eau.
    - Sirius ! Par Hypnoz, que fais-tu ? Sirius !
   Noor la releva gentiment.
    - Ne faites pas l'enfant, Vénérée. Restez courageuse, ne serait-ce que devant une inconnue.
   Sirane redressa la tête et rejoignit Chantelys qui s'était agenouillée sur la glace, près de Sircor qui semblait veiller sur elle.
    - J'ai peur pour Sirius, dit la prêtresse.
    - Lui n'en a pas le temps, répondit la jeune elfe plus pour se persuader que pour répondre à Sirane.

   Sirius n'en menait pas large dans les eaux glacées. Mais il avait juré de revenir et il luttait contre le froid qui engourdissait ses membres et cherchait à l'attirer au fond. Il savait qu'il devrait bientôt remonter pour aller respirer, mais une force inconnue semblait lui demander de rester encore un peu. Au moment où il allait regagner la surface, sentant ses poumons prêts à éclater, il eut un éblouissement et crut qu'il allait mourir. Mais l'apparition parla et malgré l'eau, ses paroles lui parvinrent distinctement :
    - Tu es courageux, guerrier, tu as osé plonger, risquant la mort pour venir à moi. Dis-moi ce que tu veux et s'il est en mon pouvoir de te venir en aide, je le ferai avec plaisir.
   Mais Sirius ne pouvait répondre : il n'avait plus d'air et lentement, l'eau prit possession de son corps. Hydana secoua sa longue chevelure bleue d'un air contrarié et fit un signe de la main. Aussitôt, tritons et sirènes répondirent à son appel et emmenèrent Sirius inconscient au palais sous-marin de la déesse.

   A la surface, Chantelys commençait à laisser paraître son inquiétude : cela faisait trop longtemps que Sirius était sous l'eau, aucun mortel ne pouvait tenir autant sans respirer. C'était sûr, il lui était arrivé quelque chose ! Elle regarda Sirane et comprit que la jeune fille pensait la même chose qu'elle.
    - O Sirius, mon frère, murmura Sirane, se pourrait-il que tu sois mort ? Comment les dieux auraient-ils pu te laisser mourir ainsi, alors qu'encore une fois, tu venais de montrer ton courage qui, je te le jure, deviendra aussi légendaire que celui d'Ukkraq ? Comment as-tu osé mourir avant moi ?
   Chantelys, pressentant les intentions de la jeune prêtresse, l'empêcha au dernier moment de se précipiter tête la première dans l'eau sombre.
    - N'essayez pas de me dissuader de le rejoindre ! cria Sirane, submergée par le chagrin. Je n'ai pas le droit de survivre à Sirius !
    - Rien ne prouve qu'il est mort ! répartit Chantelys d'un ton cinglant. En allant le rejoindre, comme vous dites, vous ne ferez que rendre sa mort inutile. Est-ce cela que vous voulez ? Etes-vous donc amoureuse de Noor au point de laisser le mal gagner ? Quand je pense que Sirius préférait mourir plutôt que de voir sa soeur appartenir à ce mage du mal, peut-être bien a-t-il eu raison de plonger vers la mort !
   Sirane resta bouche bée devant la violence des mots de Chantelys. Inconsciemment, elle sut que la jeune elfe avait autant de chagrin qu'elle de savoir Sirius mort, mais qu'au fond d'elle-même, elle gardait encore l'espoir qu'il avait vaincu le danger.

   Sirius reprit lentement conscience au palais sous-marin d'Hydana, formé de corail incrusté de perles fabuleuses. Devant lui se tenait une magnifique jeune femme vêtue d'une robe très fluide, d'une couleur bleu-vert, parée de perles et portant autour du cou une émeraude suspendue à un fil d'argent. A ce dernier signe, Sirius reconnut Hydana, qui, seule, avait le droit de porter l'amulette de l'eau. Il voulut se lever en marque de respect, mais il était si faible qu'il en fut incapable. Hydana fit un geste apaisant.
    - N'aie crainte, jeune guerrier. Ton courage te garde à l'abri de tout danger. Que désire tant ton coeur pour que tu risques ta vie dans mes eaux ?
    - Ô Hydana, j'ai été chargé, par les dieux eux-mêmes, et sans doute en as-tu entendu parler, d'escorter jusqu'à toi Noor, mage du mal, Sirane, grande prêtresse du soleil, et Chantelys, Gardienne du Cristal Bleu.
    - Ainsi, cette expédition que j'attendais avec impatience est enfin aux portes de mon royaume ! Et c'est toi, pauvre guerrier ignorant en magie, qu'ils ont chargé du plus dangereux ! Qu'ont-ils fait pendant le voyage pour que tu penses rembourser ta dette en tentant la mort ?
    - Rien, ô Hydana. J'ai pris la tête de l'expédition et personne ne se décidant à venir à ta rencontre, j'ai compris que j'étais le plus éminemment remplaçable.
   La déesse se mit nerveusement à marcher dans la pièce.
    - Non, tu n'es pas le plus facilement remplaçable, contrairement à ce que tu crois. Les dieux ont besoin de toi et Sirius lui-même a plaidé en ta faveur : tu es l'élu des dieux, si l'on peut appeler élu celui que l'on conduit à la mort certaine.
    - S'agirait-il par hasard de libérer les dieux-elfes prisonniers d'Erza ? demanda-t-il, se souvenant de ce que lui avait dit Chantelys.
    - Ah ! La Gardienne du Cristal t'en a déjà parlé... Oui, c'est cela. Crois-moi bien, je déplore ce choix, car vous n'avez pas la carrure nécessaire pour vous opposer à Erza. Les hommes auraient raison de médire des dieux, qui envoient des mortels à la mort pour qu'ils exécutent ce qu'eux-mêmes ne peuvent pas faire ! Car nous-mêmes sommes incapables de forcer Erza à libérer les dieux-elfes et voilà que vous en êtes chargés ! Folie !
    - C'est ce que j'ai déjà dit à la prêtresse de Chantelys, mais elle semble persuadée de réussir. Elle dit qu'elle doit suivre son destin.
    - Ce qui doit arriver arrivera, répondit Hydana. Pardonne-moi ces discours désabusés alors que tu es fatigué. Tu as certainement envie de te reposer.
    - Non, je dois remonter à la surface. Sans doute me croient-ils morts et peut-être que l'un d'eux va plonger à son tour pour tenter de découvrir ce palais sous-marin.
    - Tu as raison. Je vais te donner le Sceptre.
   Elle chuchota quelques mots à un des tritons qui se tenaient devant la porte et celui-ci partit de la pièce pour revenir en tenant un écrin allongé, en corail orné de volutes d'écume. Hydana ouvrit précautionneusement l'écrin et en sortit un sceptre de bois noir, ferré d'argent et de bronze. Des runes mystérieuses étaient gravées sur toute la longueur. Sirius, un peu déçu par l'aspect banal de cet objet qui suscitait tant de passions, y reconnut le S, marque de l'Errant.
    - Qu'est-il écrit ?
    - Je suis désolée, je n'ai pas le droit de te le dire. Seul ceux qui connaissent le kernalam, le langage magique, sont capables de comprendre ces runes et d'utiliser ainsi le fabuleux pouvoir de ce Sceptre.
   Elle remit le Sceptre de la Nuit dans son écrin et le tendit à Sirius.
    - Tiens ! Veux-tu que mes tritons te raccompagnent ?
    - Non merci, je devrais pouvoir y arriver seul, même au point de vue respiration.
   Il s'inclina très bas devant Hydana.
    - Je te remercie, ô déesse, d'avoir accédé à ma demande et de m'avoir accueilli en ton palais.
   Hydana sourit et disparut dans un bruit de vague.
   Le jeune homme ne put résister à l'envie de rouvrir l'écrin pour regarder ce Sceptre. Il le prit dans ses mains, caressant doucement les runes d'argent. En passant son doigt sur l'une d'elle, il la sentit bouger. C'était celle de l'Errant, la même que celle qu'il portait sur l'épaule. Il eut un sourire inquiétant et tenta d'enlever la rune ; son intuition ne l'avait pas trompé, elle était bien amovible ! Il glissa la lettre d'argent dans sa botte et remit le Sceptre dans son écrin. Sa surface portait tant de runes que l'on voyait à peine qu'il en manquait une. Puis Sirius ressortit du palais et il fut aussitôt saisi par le froid. En effet, les eaux du château sous-marin de la déesse étaient chaudes. Ce ne fut qu'à ce moment que le jeune homme s'aperçut qu'il avait parlé et respiré dans l'eau. Il haussa les épaules et, d'un vigoureux coup de talon, se propulsa vers la surface, serrant précieusement contre lui l'écrin du Sceptre.

   Chantelys et Sirane, serrées l'une contre l'autre pour se tenir chaud, étaient toujours penchées au-dessus de l'eau noire, tandis que Noor et Syrils discutaient de savoir s'ils devaient, oui ou non, envoyer quelqu'un d'autre à la mort certaine. Chantelys ne parvenait plus à retenir les larmes qui coulaient sur ses joues, aussitôt saisies par le froid. Sirane avait une grosse boule dans la gorge et elle se sentait incapable de prononcer un mot sans éclater en sanglots. Elles avaient les yeux rouges et brûlants à force de fixer l'eau et la neige scintillante. C'est pourquoi elles ne virent pas venir une ombre noire qui jaillit de l'eau jusqu'à mi-corps, levant le bras en signe de victoire, brandissant un écrin de corail. A peine Sirius fut-il sorti de l'eau que Sirane se jeta à son cou en pleurant. Chantelys se mit un peu à l'écart et elle essaya d'ôter la trace de ses larmes, mais elles avaient gelé sur ses joues.
    - Sirane, voyons, je vais te mouiller ! protestait Sirius en essayant de se défaire de l'étreinte de sa soeur. Tu vois bien que je suis trempé ! Calme-toi !
    - Si tu savais combien ça m'est égal ! J'ai cru que tu étais mort, Sirius ! Et tu me demandes de me calmer ! Mais c'est impossible !
    - Oh que si, c'est possible !
   Il parvient à se dégager et mit l'écrin dans les bras de Sirane.
    - Tiens, voilà de quoi t'occuper.
   Il alla vers Chantelys qui lui tendit sa tunique de fourrure.
    - Vous devez être gelé, dit-elle doucement.
    - En effet. Je ne passerais pas mes étés ici.
   En enfilant sa tunique, il laissa retomber ses bras autour de Chantelys et la gronda gentiment.
    - Allons, ne vous ai-je pas dit de ne pas pleurer ? Maintenant, vous avez le visage totalement glacé. J'avais promis de revenir.
    - Oh, non, vous ne l'aviez pas promis. Sinon, j'aurais été beaucoup plus tranquille, affirma Chantelys en essayant de rire pour cacher son inquiétude.
   Sirius prit le visage de la jeune elfe dans ses mains qui, alors qu'il sortait de l'eau froide, étaient d'une bienfaisante chaleur. A leur contact, les larmes de glace de Chantelys fondirent et la prêtresse se serra brusquement contre le jeune homme.
    - J'ai cru que... que vous ne reviendriez plus... et pourtant quelque chose me disait que vous ne pouviez pas mourir comme cela.
    - Ce que je vous avais dit, c'était presque une promesse, fit-il, l'air faussement enjoué.
   Il resserra son étreinte autour d'elle et murmura :
    - Pour tout vous avouer, j'ai bien cru, moi aussi, que je n'allais pas y survivre.
   Il écarta légèrement Chantelys de lui, posa ses mains sur son cou gracieux, près de la lunule qui faisait jouer ses éclats d'or sur sa peau bronzée, et le caressa du bout des doigts. La jeune elfe frémit à ce contact, mais ne se déroba pas : elle regarda fixement Sirius de ses grands yeux verts et le jeune homme l'attira contre lui, la serrant comme s'il craignait qu'on ne veuille la lui arracher.
   Noor s'approcha et toussota légèrement. Le couple se sépara et Sirius interrogea le mage du regard.
    - Je voudrais savoir d'où vient l'objet que vous avez ramené de la mort, dit lentement Noor.
    - C'est une amie qui me l'a donné, répondit ironiquement le jeune guerrier. N'est-ce pas ce que vous désiriez posséder par dessus tout, afin de le donner à votre soeur qui deviendra alors toute-puissante ? La Reine des Ténèbres sera l'égale d'une déesse. N'est-ce pas là votre plus cher désir ? insista-t-il.
    - C'est que je trouvais que vous l'aviez obtenu un peu facilement, remarqua Noor sans paraître prendre garde aux insinuations de Sirius.
   Le jeune homme haussa les sourcils.
    - Parce que vous trouvez que plonger dans des eaux glacées et rester une dizaine de minutes sous l'eau sans respirer, c'est facile ? Alors, j'aimerais vous voir à l'oeuvre. Ce doit être fort instructif.
    - Je parlais du don du Sceptre, pas de l'épreuve que vous avez dû subir auparavant, que, je le reconnais humblement, vous avez surmontée avec brio.
   Sirius s'inclina légèrement et dit :
    - Sachez que j'ai droit d'entrée chez tous les dieux, en étant le bienvenu.
   Seule Chantelys discerna la nuance railleuse dans ce propos, mais Noor sembla le prendre au sérieux. Il ignorait que le jeune homme pensait à l'affrontement proche contre Erza.
    - Droit d'entrée chez les dieux... murmura-t-il pensivement. Y compris Erza ?
    - Elle ne m'a jamais sollicité, mais après tout, pourquoi pas ? Sans doute avez-vous ce même privilège, puisque, comme moi, vous portez le nom d'un dieu.
    - Le dieu de l'air... Non, en fait, je crois plutôt qu'il n'a pas eu l'envie de me châtier pour oser porter le même nom que lui, mais j'ai acquis quelques-unes de ses capacités.
    - Je sais, vous me l'avez déjà dit, l'interrompit Sirius.
    - Je ne suis aucunement protégé par Noor, reprit le jeune mage. Par contre, d'après vos paroles, je crois comprendre que le dieu-elfe veille sur vous ?
   Sirius eut un sourire énigmatique et hocha vaguement la tête.
    - Laissez-moi avoir ma part de mystère. Je ne répondrai pas à votre question, je préfère que vous imaginiez l'aspect... qui vous est le plus favorable.
   Sirane, du fait qu'elle était restée longtemps agenouillée sur le sol gelé, ne se sentait pas très bien et en quelques instants, toute la petite troupe fut rassemblée autour d'elle. Elle était allongée sur les fourrures qui restaient et respirait avec difficulté. Syrils se pencha vers elle et diagnostiqua une fièvre polaire. Cette maladie était très grave et peu s'en étaient sortis. Sirius ôta à sa soeur ses chaussons très souples de velours bleu, certes élégants, mais protégeant peu du froid, et lui massa les pieds pour faire circuler plus rapidement le sang et les lui réchauffer. Noor hocha la tête, l'air peu convaincu.
    - Je ne crois pas que ce soit la bonne méthode.
    - Alors, faites quelque chose ! cria Sirius. Vous ne voyez pas qu'elle est en train de mourir ?
   En effet, Sirane respirait de plus en plus mal et son visage était cireux. Ses grands yeux d'Erèbe, d'une fixité étrange, semblaient implorer Sirius de la secourir. Le jeune homme prit la main de sa soeur dans la sienne et la serra fortement, mais il ne pouvait rien. Il pouvait se battre contre n'importe quoi, mais la maladie était une adversaire traître contre laquelle il était impuissant. Syrils dit à mi-voix :
    - Que nous restions ici ne fait qu'empirer les choses. La maladie polaire existe uniquement ici, car elle se nourrit de l'énergie contenue dans le sol, raison pour laquelle ceux qui en sont atteints meurent irrémédiablement : ils n'ont pas la force de s'éloigner d'Hydranis.
    - Et nous ? On ne peut rien faire ? Il n'y a pas de moyen de la transporter ailleurs ?
   Syrils redressa la tête.
    - Il n'y en a qu'un : le Sceptre. Mais j'ignore si quelqu'un sait s'en servir...
   Sirius la foudroya du regard. Il savait qu'elle était magicienne, mais elle ne tenait pas à révéler sa véritable condition aux autres. Elle préférait son secret à la survie de Sirane ! Noor, comprenant la pensée de la jeune guerrière, vint vers elle et lui posa la main sur l'épaule.
    - Je saurais, dit-il gravement.
   Il sortit le Sceptre de son étui, le caressa amoureusement et le pointa vers Sirane, autour de qui étaient agenouillés Chantelys et Sirius. Il allait prononcer quelques paroles, mais un grognement furieux les fit se retourner. Un " ours polaire " venait vers eux de son pas pataud, mais il ne fallait pas s'y tromper : il était d'une agilité remarquable. Il se dirigeait droit vers Sirane.
    - La maladie polaire et son cortège habituel d'ennuis, murmura Syrils. Comment voulez-vous que ceux qui l'attrapent s'en sortent ?
   Sirius ne répondit que par un grognement aussi furieux que celui de l'ours.
   Alors que l'animal allait se jeter sur le petit groupe, il rencontra d'abord le jeune homme.
    - Pour toucher à ma soeur, il faudra au préalable que tu me passes sur le corps, mon ami, fit le jeune guerrier entre ses dents. Et crois-moi, de plus forts que toi ont échoué.
   L'attaque vint si rapidement qu'il n'eut pas le temps de dégainer son épée. D'ailleurs, d'un coup de patte bien placé, l'ours trancha la ceinture qui retenait le fourreau orné de volutes et rehaussé de corail. Quand Sirius roula par terre, entraîné par l'animal, l'épée resta sur le sol. Le jeune homme le sentit bien et il comprit qu'il ne devait faire confiance qu'à ses propres forces. Il se remémora les combats à mains nues dans l'arène contre Gork. Tandis que le monstre, sans aucun doute commandé par Erza, tentait de lui labourer le ventre de ses griffes, il se colla souplement contre l'animal, évitant ainsi le danger des griffes, puisque l'ours ne pouvait l'atteindre sans se blesser lui-même. Il entoura le cou de l'ours blanc de ses bras, comme pour lui faire un gros câlin, mais c'était une étreinte qui menaçait de devenir mortelle. En effet, les minces bras musclés du jeune homme serraient vigoureusement le cou du monstre. Seulement, l'ours possédait une fourrure épaisse, pour le protéger efficacement du froid et Sirius avait beaucoup de mal à fermer le cercle de ses bras. Il aurait pu rester longtemps ainsi, mais sa position était précaire et ne lui permettait pas de se débarrasser de son adversaire. Pourtant, il fallait qu'il fasse vite, car Sirane avait besoin d'être soignée ! L'ours se laissa tomber pesamment, dans l'intention d'écraser Sirius sous lui, mais le jeune homme avait prévu la manoeuvre et il s'écarta à temps, relâchant malheureusement sa prise. L'ours en profita pour contre-attaquer sans plus attendre et Sirius dut faire face aux redoutables mâchoires. Il n'eut pas d'autre solution que de les saisir à pleines mains et de les maintenir écartées. L'ours grogna, énervé. Il secoua violemment la tête, mais le jeune homme était tenace et ne lâcha pas prise aussi facilement. Il savait que s'il relâchait un seul instant son effort, les dents aiguisées lui sectionneraient irrémédiablement les doigts. Mais il savait aussi qu'il ne tiendrait pas longtemps ainsi ; l'ours avait une force bien supérieure à la sienne. Aussi, à la première occasion, il inversa les rôles : il serrait maintenant le museau de l'ours dans l'étau de ses longs doigts nerveux. Celui-ci ne pouvait plus ouvrir la gueule. Chantelys vint alors à l'aide du jeune homme et, ramassant son épée, courut lui porter. En tant que prêtresse et magicienne, elle pouvait ne pas tenir compte du sort de défense de l'arme. Elle tint le fourreau et mit le pommeau à portée de main de Sirius. Celui-ci dégaina rapidement son épée et cria à la jeune elfe de reculer.
   L'ours, sentant une pression plus faible sur son museau, essaya de plus belle de se débarrasser de cette emprise de fer. Sirius, dans le même mouvement, renvoya en arrière la monstrueuse tête de l'ours, mettant ses doigts hors de portée des dents, et plongea sa lame dans la gorge blanche. La bête fit entendre un râlement et s'effondra lourdement aux pieds de son vainqueur, qui, le visage pâle et les traits tirés, était couvert de son sang. Sirius retira son épée d'un coup sec de la plaie béante et recula en chancelant légèrement. Chantelys courut vers lui, mais il la repoussa. Il ne cessait de fixer l'ours blanc.
    - Pardonne-moi, Siyana, pour tous ces meurtres, parvint-il à articuler. Pardonne-moi, mère !
   Il se détourna du spectacle sanglant, essuya rapidement sa lame sur la semelle de sa botte et revint s'agenouiller à côté de sa soeur, dont il reprit la main. Il leva la tête vers Noor et Syrils.
    - Nous sommes prêts, vous pouvez commencer les incantations.
   Noor prononça quelques paroles, mais Chantelys remarqua que Syrils, qui se tenait juste derrière le mage, touchait également le Sceptre et que ses lèvres remuaient. Elle comprit tout à cet instant et l'horreur de la situation lui apparut. Elle se pencha vers Sirius, qui tendit sa main vers elle ; leurs doigts s'effleurèrent, mais n'eurent jamais le temps de s'enlacer, car une voix irréelle cria un mot qui était inconnu à la jeune magicienne et il y eut un éclair éblouissant. Elle se sentit projetée en arrière sans pouvoir s'opposer à cette force invisible qui était celle de l'entité prisonnière du Sceptre.

Texte © Azraël 1995 - 2002.
Bordure et boutons Sword and Rose, de Silverhair

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